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Jeunes professionnel·les,

nouveaux défis

Dans un contexte marqué par des transitions diverses (numérisation, technologisation, écologisation), et face aux limites d’un modèle extractiviste de l’aménagement du territoire, une remise en question des pratiques professionnelles des métiers de la ville émerge au sein des nouveaux·elles diplômé·es¹. Dans les sphères professionnelles, une double tendance s’observe de démultiplication et d’émergence de nouveaux métiers et modes d’exercer l’architecture, le paysage et l’urbanisme.
Ces constats nous amènent à saluer le travail commun entrepris entre l’Ardepa, l’ensa Nantes, l’URCAUE et notre programme de recherche (ANR ProMetUrba21) permettant de renforcer des liens existants entre la diffusion d’une culture architecturale, urbaine et paysagère et la production de savoirs scientifiques sur l’aménagement de l’espace. Nous souhaitons profiter de cet article pour présenter les contours d’une recherche en cours de lancement, exposer la manière dont l’équipe de recherche a fait du palmarès JAPL un terrain de recherche, et illustrer, à travers une première analyse de cette distinction professionnelle, en quoi les groupes professionnels de la fabrique urbaine connaissent une écologisation progressive de leurs pratiques.

Une recherche sur les groupes professionnels de la fabrique urbaine face aux défis du XXIe siècle

Cette recherche collective, portée par le réseau RAMAU, rassemble une trentaine de chercheur·es et s’inscrit dans la continuité d’un travail de recherche préalable sur les métiers émergents de l’architecture². Elle a pour but d’étudier les mutations des métiers de la fabrique de la ville et des territoires, à un moment particulier marqué entre autres par la montée des préoccupations environnementales, le tournant participatif et le tournant numérique, où les préoccupations des professionnel·les se tournent vers de nouveaux territoires (espaces périurbains et ruraux)³. Nous avons resserré la recherche autour de trois groupes professionnels que sont les architectes, les paysagistes et les urbanistes.

Au-delà des dynamiques spécifiques propres à chacun de ces groupes professionnels, l’originalité de ce projet est de considérer ces derniers comme étant interdépendants entre eux, le but étant d’éclairer leurs écologies liées⁴ dans une approche interprofessionnelle. Notre projet s’articule autour de trois axes de recherche complémentaires et d’un axe transversal. Ce dernier vient lire l’ensemble des groupes étudiés en interrogeant la place des facteurs générationnels et de genre.

Les trois axes principaux étudient ces groupes professionnels dans une approche à la fois diachronique et multiscalaire. Tout d’abord, l’axe 1 vient questionner la manière dont ces professionnel·les se socialisent aux métiers au cours de leur formation initiale, en interrogeant à la fois l’évolution des contenus de formation et le rapport des étudiant·es à leurs contextes. Ensuite, l’axe 2 s’attache, lui, aux trajectoires professionnelles des enquêté·es en interrogeant les continuités, ruptures et bifurcations pouvant émerger au long cours dans les parcours. Enfin, l’axe 3 étudie les groupes professionnels à l’épreuve des réajustements aux transitions s’intéressant à ce qui fait « groupe ».

Afin de comprendre les adaptations à la fois « intra-professionnelles » (à l’intérieur des groupes professionnels) et « inter-professionnelles » (sur de nouvelles marges partagées), ce troisième axe s’intéresse aux instances et réseaux représentatifs de ces groupes, mais aussi aux prix et distinctions en architecture, paysage et urbanisme. C’est par cet intérêt que l’édition 2025 du palmarès JAPL a aiguisé la curiosité des membres de cet axe : nous souhaitons interroger la manière dont les prix en architecture, urbanisme et paysage peuvent être de potentiels marqueurs d’évolution des pratiques des groupes professionnels étudiés. Quelle analyse diachronique peut-on faire des arguments mis en avant dans les différentes éditions ? Quels sont ceux primés par les jurys, et pourquoi ?

JAPL 2025, un palmarès en architecture et paysage comme terrain d’enquête

La sélection des JAPL est une opportunité pour notre équipe de recherche d’accéder aux coulisses d’un palmarès régional et d’en faire un terrain d’enquête. Ainsi, pour cette édition 2025, nous avons combiné deux méthodes de travail appliquées à deux corpus d’étude. Dans un premier temps, plusieurs membres de l’équipe ont tenu des positions respectives en tant que jurée de l’édition, ou bien membres observateurs et participants du commissariat. Ce suivi en temps long permet de mettre en lumière les manières dont un espace de distinction se travaille entre interprétation et agencement des récits des candidat·es en vue du jury de sélection (lecture transversale et dégagement de lignes directrices par les commissaires) et capacité à identifier (collectivement pendant un jury) l’émergence de pratiques nouvelles chez les jeunes professionnel·les.

Dans un second temps, nous avons analysé l’ensemble des candidatures reçues (dossiers et projets présentés, argumentaires des candidatures, etc.) avec comme guide une question centrale : comprendre la manière dont le processus de sélection donne des clés de compréhension des dynamiques professionnelles à l’œuvre, et plus particulièrement, l’écologisation des pratiques et des discours.

La mutation des pratiques professionnelles à travers ses scènes de sélection

Les savoir-faire et les valeurs professionnelles mis en avant par les candidatures de la présente édition du palmarès invitent à considérer les mutations à l’œuvre des pratiques professionnelles en architecture à l’ère de considérations environnementales. Pour les candidat·es, la prise en compte du contexte constitue une devise fondamentale de la démarche du projet, tout comme le faire avec le « déjà-là » (le réemploi, la réparation, la réhabilitation, l’attention au site et aux ressources et savoir-faire locaux) et la pratique de plus en plus répandue de l’éco-construction. Le choix des projets présentés reflète en outre l’intérêt affirmé de ces jeunes professionnel·les pour les territoires ruraux, ainsi que la volonté de mener des projets impliquant un écosystème élargi d’acteur·ices (maîtrises d’ouvrage, artisan·nes, usager·es).

Une analyse croisée de trois éditions de cette sélection permettrait d’éclairer cette montée en avant de questions d’économie (de moyens, de matériaux, d’empreinte écologique) dans la réponse à la commande architecturale. En effet, une première analyse dégage une progressivité dans la distinction professionnelle des lauréat·es des deux éditions précédentes. En 2016, les candidatures primées mettent l’accent sur les qualités architecturales s’inscrivant dans une économie de moyens. Le jury de l’édition a ainsi salué l’adaptativité des savoir-faire architecturaux pour faire face à une contrainte économique renforcée dans le marché de la production architecturale. En 2020, l’attention à une échelle macro dans la réalisation des projets est renforcée, tant sur la place des usages (des sites, des ressources), que dans l’attention fine au territoire et aux acteur·ices le composant. Si les résultats sur la présente édition et surtout les deux précédentes restent à approfondir, ils apportent déjà un premier éclairage sur les mutations des pratiques professionnelles en architecture, étudiées à travers ses scènes de distinction.

Ces jeunes professionel·les, « porteur·euses d’espoir » aux dires de ses prédécesseurs·ices et du jury lui-même, se fabriquent ainsi également par des récits (les candidatures) et des représentations de leurs propre pratiques, traduites et parfois exacerbées dans des scènes de distinction (dont celle du palmarès JAPL). Si l’absence des paysagistes a déjà été soulevée par le commissariat, nous souhaitons à notre tour nous interroger sur un absent de cette scène : les ficelles et coulisses du travail de ces collectifs de praticien·nes.
À l’ère d’une sobriété portée aux nues dans le discours public, qu’en est-il de la viabilité économique des pratiques professionnelles développées ?
Comment les impératifs professionnels et personnels viennent façonner les pratiques de ces jeunes professionnel·les ?

¹ Citons le mouvement des ENSA en lutte (2023), des ingénieurs-bifurqueurs (2022), mais aussi les nombreuses luttes territoriales et urbaines auxquelles des professionnels sont venus ponctuellement se greffer (NDDL, Bataille de la Plaine, droit au logement, etc.).

² AMI CMA-ARCHI “Compétences et métiers d’avenir de la filière Architecture”, 2023

³ Pour aller plus loin : prometurba.hypotheses.org

⁴ Ce travail de recherche emprunte le cadre théorique élaboré par Andrew Abbott : Abbott, A. (2003), Écologies liées: à propos du système des professions, dans Pierre-Michel Menger, Les professions et leurs sociologies. Modèles théoriques, catégorisations, évolutions, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, p. 29-50.

Natalia Escar Otín
Chargée de recherche – ANR ProMetUrba 21
Docteure en aménagement de l’espace et urbanisme Laboratoire ESO (Angers)

Solal Lambert-Aouizerat
Chargé de recherche – ANR ProMetUrba 21
Doctorant en urbanisme et aménagement de l’espace Laboratoire AAU-CRENAU (ensa Nantes)